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Témoignages d'entrepreneurs

Julian Giacomelli, PDG actuel de Crudessence

Julian Giacomelli est actuellement PDG de Crudessence, une entreprise qui offre une gamme de produits végétaliens et biologiques ainsi que des services associés (restaurants, service traiteurs). Auparavant, Julian Giacomelli a créé une compagnie spécialisée dans la vente de CD musicaux. Il a également conseillé de nombreuses entreprises.

Julian Giacomelli

Est-ce que vous avez des exemples de compagnies que vous avez créées et qui ont échoué et desquelles vous avez beaucoup appris?

Je n’aime pas du tout le terme d’échec car il suppose une vision binaire (échec ou succès).

Mais pour répondre à la question, j'ai participé à au moins un projet entrepreneurial qui n’a pas réussi à se monter. J’ai travaillé sur ce projet pendant près d’un an avec un collègue que j’avais rencontré à l’INSEAD. Au bout d’un an, j’ai quitté le projet. Six mois plus tard, le collègue avec qui j’avais débuté y a définitivement mis fin. Cela a été une année durant laquelle j’ai beaucoup appris.

Nous avons débuté ce projet en 2003 / 2004. Notre entreprise avait pour objectif de vendre des CD musicaux via des canaux de vente non traditionnels, en se fondant sur un modèle de souscription. Au moment où nous avons débuté, les magasins traditionnels de musique connaissaient une période de crise. Notre idée était alors d’aider les gens à découvrir de nouveaux types de musique pour assurer ainsi des ventes. Nous voulions fournir aux clients qui se seraient abonnés un certain nombre de CD contenant des musiques variées plusieurs fois par an.

Selon vous, quelles sont les raisons de cet échec?

A mon sens, une des premières raisons de cet « échec » a été que le partenaire avec qui j’ai élaboré ce projet n’était pas le type de partenaire que je voulais. On entend souvent que le choix des personnes avec qui l’on fonde une entreprise est l’un des choix les plus importants. Mais souvent, on apprécie tellement une idée ou un secteur que l’on prête peu attention au partenaire avec qui l’on va travailler. Cela a été le cas pour moi. Mon partenaire était une personne que je connaissais très bien. J’avais vécu un an avec lui, nous étions de très bons amis. Un jour, il m’a parlé d’une idée qu’il avait. Cette idée m’a beaucoup plu. J’ai adoré l’idée, à tel point que j’en ai été un peu aveuglé. Et j’ai oublié de prendre en compte le fait qu’il devait être difficile de travailler avec cet ami. Finalement, c’est un peu comme dans les relations humaines de tous les jours. Au début d’une relation, on ne voit que ce que l’on veut voir. On ignore les petits indices, les petites intuitions qui contredisent cette vision. Je pense que les gens ont, généralement, des intuitions très fortes mais que souvent ils écoutent leur deuxième « voix », celle de l’envie.

Une autre cause d’échec de ce projet est d’avoir élaboré une offre très complexe. Si j’avais à refaire ce projet, je pense que je simplifierais l’offre. Plus généralement, je pense que complexifier l’offre une tendance et un travers de beaucoup de projets entrepreneuriaux

A quel moment, vous êtes-vous aperçus de cet échec? Qu'est-ce que qui vous en a fait prendre conscience?

Après 8 mois où mon ami et moi travaillions ensemble sur ce projet, nous avons dû convenir d’une entente entre actionnaires, c’est-à-dire, se mettre d’accord sur la répartition des parts de l’entreprise. Finalement, en regardant les papiers, je me suis aperçu que je ne voulais plus travailler avec lui, que ce n’était pas avec lui que j’avais envie de me battre pour surmonter les prochains obstacles. J’ai donc décidé de quitter le projet.

D’après moi, ce projet aurait pu avoir du succès. Les gens aimaient l’idée. Nous avions déjà un prototype. En même temps, le projet ne décollait pas. Peut-être que s’il avait décollé, je serais resté car j’aurais été aveuglé par le succès. Finalement les difficultés du projet que j’envisageais m’ont fait prendre conscience que ce n’était pas avec cet ami que j’avais envie de me battre pour les surmonter et donc que ce n’était certainement pas le bon co-équipier.

C’était intéressant, car à l’époque, j’enseignais l’entrepreneuriat. Au final, je n’avais pas suivi mes propres conseils, à savoir : toujours regarder de manière critique la personne avec qui l’on veut fonder une entreprise et s’assurer qu’il y a vraiment une complémentarité ainsi qu’une vision commune du travail et de l’entreprise.

Aujourd'hui, avec le recul, qu'auriez-vous fait différemment?

Aujourd’hui, avec le recul, je pense que j'aurais dû :

  • commencer à travailler avec cet ami 2-3 semaines afin de tester notre relation et de m’assurer que nous pourrions constituer des partenaires de manière durable, en toute circonstances.
  • écouter mes intuitions initiales. Au tout début en effet, j’avais eu quelques craintes sur le choix de mon partenaire mais je n’y ai pas prêté attention. Je n'ai pas écoutées ces craintes. J'ai mis de côté mes intuitions. J’ai préféré me dire que cela pourrait fonctionner.

Qu'avez-vous décidé de faire professionnellement après cet échec?

J’ai recommencé à faire ce que je faisais auparavant, c’est-à-dire du conseil. J’étais un peu découragé par l’entrepreneuriat. J’avais également pris conscience que c’était beaucoup plus facile de vendre ses heures que de concevoir et commercialiser des produits et des services. Mais malgré tout, ce type de défi entrepreneurial-là continuait à m’intéresser et je me disais que j’y retournerais par la suite.

Qu'avez-vous appris grâce à cet échec sur les facteurs clés de succès d'un projet entrepreneurial?

Il me parait important de prendre le temps avant de s'associer avec quelqu'un. Il faut en effet prendre le temps de s’assurer que la personne avec qui l’on veut lancer une entreprise est vraiment une personne avec laquelle on va s’entendre professionnellement, tout au long d’un projet entrepreneurial.

Pour cela, je pense qu’il est important de tester la relation en menant à bien de petits projets ensemble auparavant. Certes, c’est souvent difficile, car il y a la pression du temps. Lorsqu’une idée nous plait, nous avons souvent envie de s’y consacrer tout de suite, entièrement. Mais je pense qu’il est fondamental de prendre le temps de tester les relations, relations qui seront primordiales pour la réussite du projet. Par ailleurs, il est également vrai que nous ne connaissons vraiment un partenaire d’affaire qu’après avoir vécu une négociation difficile, ce qui n’a pas toujours lieu dans les premiers temps d’un projet.

Qu'avez-vous appris sur les relations humaines?

A mon sens, c’est seulement lorsqu’il s’agit de répartition d’argent que les personnes se dévoilent vraiment. Je pense que nous ne pouvons vraiment connaitre un partenaire d’affaire qu’après avoir vécu une négociation difficile. Il fait alors considérer à la fois le résultat de la négociation et le processus pour bien juger de la compatibilité entre les personnes.

Qu'avez-vous appris sur vous-même?

J’ai pris conscience de ma tendance à ignorer mes intuitions.

Comment cette expérience vous a-t-elle servi plus tard dans vos projets?

Est-ce qu’avoir pris conscience de ma tendance à ignorer mes intuitions a changé mon comportement ? Oui et non. Oui, car j’essaie d’être plus attentif à ce travers-là. Mais en même temps, il est bien difficile de changer ce type de comportements car ce sont des comportements ancrés depuis longtemps en nous et qui agissent presque comme des réflexes.

D’autre part, est-ce qu’avoir pris conscience de l’importance du choix des partenaires m’a servi dans mes projets ultérieurs ? Oui et non. Depuis l’aventure entrepreneuriale décrite, j’ai participé à deux autres projets entrepreneuriaux. Pour l’un d’entre eux, le choix des partenaires a été vraiment bon. Pour l’autre, cela a été moins le cas. J’étais été poussé par l’opportunité qui se présentait. Au moment où je me suis engagé, j’avais bien conscience que mes partenaires n’étaient pas forcément mes partenaires idéaux. Mais j’y suis allé tout de même.

Quelle est l'attitude qu'un entrepreneur devrait adopter pour apprendre de ses échecs et les rendre profitables?

L’ouverture d’esprit et la capacité à s’observer me semblent primordiales pour apprendre de ses échecs. Cela implique des caractéristiques qui me semblent par ailleurs clé pour un entrepreneur, à savoir:

  • la résilience c’est-à-dire la capacité à obtenir du feeback et à l’intégrer. Cela suppose de ne pas penser en termes d’échec mais plutôt en termes de leçons apprises, chaque « échec » pouvant être considéré comme une opportunité d’apprentissage.
  • l’empathie, c’est-à-dire la capacité à entrer en résonnance avec l’autre et d’écouter ses intuitions (et non pas seulement ses idées).

Mais de manière plus générale, je pense qu'il est important d'essayer d'apprendre autant de ses succès que de ses échecs. Les échecs ne sont pas forcément plus formateurs que les succès. D’ailleurs, beaucoup d’échecs se répètent!

Date de l’entretien : 18 avril 2013

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