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Témoignages d'entrepreneurs

Simon de Baene, Co-fondateur et président actuel de Gsoft

Simon de Baene est un serial entrepreneur. Il a co-fondé plusieurs entreprises spécialisées dans les produits et le développement logiciel. Il a remporté le Grand Prix Entrepreneur d’Ernst & Young 2013, dans la catégorie Jeune Entrepreneur – région Québec.

Simon de Baene

Est-ce que vous avez des exemples de compagnies que vous avez créées et qui ont échoué et desquelles vous avez beaucoup appris?

Le meilleur exemple est celui de l’entreprise que nous avons fondée autour du produit Sharegate. Sharegate est un produit qui permet de faire la migration d’une version à une autre de la version SharePoint de Microsoft. Nous avons démarré à développer ce produit-là en 2009. Un an et demi après, nous avons tout jeté à la poubelle.

En effet, au bout d’un an et demi, nous avions développé beaucoup de fonctionnalités mais nous n’avions que 4 clients ! Et ces 4 clients étaient des clients que nous connaissions auparavant. Ils avaient certainement acheté notre produit pour nous encourager !

A quel moment, vous êtes-vous aperçus de cet échec? Qu'est-ce que qui vous en a fait prendre conscience?

Fin 2010, je suis parti en voyage pendant un mois. Ce voyage m’a permis de prendre du recul et d’y voir plus clair. Je me suis alors rendu compte que cela n’avait pas de sens de continuer à travailler pour Sharegate comme nous l’avions fait jusqu’alors. Après un an et demi de développement, nous n’avions que 4 clients. J’étais forcé de constater l’échec. En revenant, j’ai donc décidé de jeter le produit à la poubelle, au complet.

C’est également à ce moment-là que j’ai commencé à lire d’avantage des livres sur les bonnes pratiques des startups. Ce que j’ai alors surtout retenu, c’est qu’il est important d’échouer le plus vite possible. En d’autres termes, si tu démarres une entreprise, arrange-toi pour voir rapidement si tes produits peuvent fonctionner sur le marché. S’ils ne fonctionnent pas, arrête, et évalue s’il est encore pertinent de continuer dans cette direction-là. Si ce n’est pas le cas : passe à autre chose !

Rétrospectivement, nous aurions dû nous apercevoir bien avant que notre produit ne fonctionnait pas et que nous devions changer de direction! 4 clients après 1,5 an de développement, c’est vraiment très faible. Mais nous pensions sans cesse qu’à partir du moment où nous allions lancer telle ou telle fonctionnalité additionnelle, notre produit allait commencer à se vendre. Ce n’était pas vrai. De manière générale, je suis maintenant convaincu que c’est une erreur de penser ainsi. Maintenant, je crois qu’il y aura toujours quelqu’un pour acheter un produit qui répond à un vrai besoin, même si ce produit est très basique et ne comporte que très peu de fonctionnalités. Par contre, si au bout d’un an, tu n’as aucun client : questionne-toi ! Faut certainement passer à autre chose !

Selon vous, quelles sont les raisons de cet échec?

Nous étions totalement focalisés sur les aspects techniques en oubliant complètement les aspects marketing. Nous n’avions alors pas conscience de l’importance du marketing. Aujourd’hui, je dirais que pour 1 dollar de développement, il est nécessaire d’investir 20 dollars dans le marketing. Mais à l’époque, nous faisions le contraire : pour 20 dollars dédiés au développement, nous investissions 1 dollar de marketing. Nous n’avions aucune stratégie marketing. Le site web ne suivait pas les bonnes pratiques pour être bien positionné dans Google. Nous ne faisions aucune publicité en ligne. Nous ne faisions aucun démarchage commercial. Fondamentalement, nous voulions plus nous « amuser avec la technologie » que d’offrir une solution fonctionnelle qui réponde à des besoins utilisateurs. Mais développer un produit, ce n’est pas seulement produire des lignes de code ! C’est aussi élaborer et mettre en place une stratégie commerciale !

Aujourd'hui, avec le recul, qu'auriez-vous fait différemment?

En fait, lorsque nous avons décidé de jeter à la poubelle la première version de notre produit, nous avons également décidé de réaliser un nouveau produit, qui aurait exactement le même objectif, à savoir, permettre la migration entre les différentes versions de SharePoint. Nous avons donc tout recommencé depuis le début, mais cette fois avec le recul et les leçons apprises de notre premier échec. Nous avons donc fait comme nous aurions dû le faire initialement. Notamment :

  • Nous avons sorti sur le marché une première version du produit très rapidement, après seulement 3 mois de développement. Cette version était très basique. C’était un Minimum Viable Product avec très peu de fonctionnalités. L’objectif était vraiment de tester très rapidement si le produit correspondait à un besoin sur le marché. Un mois plus tard, une compagnie a acheté 10 licences. Cela confirmait que le produit répondait effectivement à un besoin, et ce malgré le peu de fonctionnalité de notre produit. Puis par la suite, nous avons sorti tous les mois une nouvelle version qui intégrait de nouvelles fonctionnalités.
  • Nous avons également beaucoup investi sur les aspects marketing. Nous avons créé une équipe dédiée. En parallèle, nous avons réduit les équipes de développement. Cela nous a permis d’atteindre un meilleur équilibre entre les efforts consacrés au marketing et ceux consacrés au développement.

Depuis que l’on a adopté cette nouvelle stratégie, l’entreprise fonctionne très bien.

Qu'avez-vous décidé de faire professionnellement après cet échec?

Après m’être rendu compte de l’échec du premier produit, j’ai décidé de jeter à la poubelle ce produit-là et de recommencer, mais autrement. J’ai amené notre équipe de 5-6 personnes dans un chalet au Mont Tremblant pendant une semaine. Nous avons repensé complètement à notre stratégie. Nous avons décidé de nous concentrer sur quelques fonctionnalités uniquement, au lieu de développer de multiples fonctionnalités, comme nous le faisions jusqu’alors. En termes de marketing, nous avons décidé d’avoir des objectifs plus clairs, et une stratégie plus concrète.

Qu'avez-vous appris grâce à cet échec sur les facteurs clés de succès d'un projet entrepreneurial?

J’ai appris que la clé du succès, ce n’est pas de trouver de bonnes idées. Tout le succès d’un projet réside dans l’exécution. Il y a beaucoup de gens qui craignent de dévoiler leurs idées de peur de se les faire voler. Pour ma part, j’ai appris que je pourrais crier mes idées sans craindre que quelqu’un me les vole car tout le succès réside dans l’exécution et non pas dans l’idée.

Ce qui me parait notamment fondamental dans l’exécution, c’est de garder des processus simples. Beaucoup de gens ayant suivi des formations en affaires veulent écrire des plans d’affaire, et suivre des processus établis et très séquentiels. Je préfère quant à moi procéder le plus simplement possible. Cela implique par exemple de :

  • Commencer avec une petite équipe, et non pas directement avec une équipe de 20 personnes. Cela permet d’éviter de dépenser de l’argent trop rapidement sans avoir les idées claires sur les produits et l’orientation que va devoir prendre l’entreprise, orientation qui sera forcément quelque peu différente de celle imaginée initialement. Dans notre cas, nous avons commencé ainsi, avec une petite équipe. Cela nous a permis ensuite de croître progressivement, sans gaspiller d’argent.
  • Éviter d’aller chercher du financement externe et essayer autant que possible d’ autofinancer son entreprise. Cela permet d’échapper aux lourdeurs de gestion qui sont associées à l’entrée de VCs ou d’autres investisseurs dans le capital. De plus, gérer son propre argent incite à être plus prudent et à tester ses idées plus rapidement sur le marché. Notre compagnie, par exemple, n’a ni dette, ni investisseurs externes.

Enfin, l’un des facteurs clé de succès est de porter une vraie attention à tous les aspects marketing ! Je crois tout particulièrement au Growth Marketing Hacking. Je pense qu’il est aujourd’hui très important pour les startups d’avoir une stratégie de Growth Hacking claire et précise. Le Growth Marketing Hacking consiste à mettre en place des méthodes alternatives par rapport au marketing traditionnel, méthodes qui soient à la fois innovantes et peu coûteuses. L’objectif est de permettre la croissance de startups avec très peu de ressources financières.

Qu'avez-vous appris sur vous-même?

J’ai tout d’abord appris à faire confiance aux autres. Avant l’échec de la première version de Sharegate, j’étais impliqué sur tous les aspects techniques. Je croyais souvent que c’était en faisant moi-même que je prenais le moins de risque. Après le premier échec de Sharegate, je me suis dit que je ne toucherai plus aux aspects techniques de ce produit-là. J’ai décidé de faire confiance aux personnes qui m’entouraient, et de simplement les challenger régulièrement. Le produit est aujourd’hui de très bonne qualité. J’ai alors pu constater que faire confiance à des personnes talentueuses permettait parfois d’atteindre des résultats bien meilleurs que ceux espérés.

J’ai également appris à utiliser mon leadership pour motiver une équipe, et les pousser à accomplir des choses grandioses. J’ai appris que c’était mon rôle et que j’étais bon dans ce rôle. J’ai une bonne vision d’ensemble et j’ai appris à bien le transmettre à mon équipe.

J’ai aussi appris que malgré mon côté très orgueilleux, j’étais capable d’avouer mes fautes. J’ai laissé aller Sharegate dans la mauvaise direction trop longtemps et je ne ferai plus jamais la même erreur

Qu'avez-vous appris sur les relations humaines?

J’ai appris l’importance de reconnaitre ses fautes auprès ses équipes. Si tu as fait une faute et que tu l’avoues, tes employés l’apprécieront certainement beaucoup. Ils vont considérer cette attitude-là comme une qualité.

J’ai également appris qu’il était inutile de mettre une pression trop forte sur ses employés. Il y a des moments où j’ai été très difficile avec mon équipe, très exigeant. Il y avait des personnes pour qui cela était efficace mais il y avait d’autres personnes qui n’appréciaient pas du tout et que cela démotivait. J’ai alors appris à être plus patient, à accepter que les projets prennent plus de temps qu’espéré. Je sais que toutes les personnes de mon équipe veulent que tout aille au mieux, que les produits sortent et que l’entreprise réussisse. Mettre une pression inutile trop forte ne sert à rien. Cela risque en effet de créer une mauvaise ambiance dans l’équipe et de ralentir au final l’avancement d’un projet.

Enfin, j’ai vraiment pris conscience que ce qui fait la valeur d’une compagnie, ce sont les gens qui la composent. J’ai alors appris qu’il fallait être capable de reconnaitre le travail effectué et de donner toutes les ressources aux employés pour qu’ils puissent être au maximum de leur productivité, et de leur capacité. Ainsi, nous avons instauré une série de mesures dans notre compagnie, comme par exemple des vacances illimitées, des livraisons de lunch tous les midis. La semaine prochaine, nous nous en allons tous à Miami pour le souper de Noel… Aujourd’hui le taux de rotation est d’environ 5% alors qu’il doit être proche de 25%-30% en moyenne dans l’industrie.

Comment cette expérience vous a-t-elle servi plus tard dans vos projets?

Toutes les leçons apprises sur le développement de produit, sur le marketing, etc me servent pour chaque nouveau produit, même si l’industrie n’est pas exactement la même !

Quelle est l'attitude qu'un entrepreneur devrait adopter pour apprendre de ses échecs et les rendre profitables?

Il faut avoir conscience que tous les entrepreneurs font sans cesse des erreurs. Mais ce qui démarque les entrepreneurs les uns des autres, c’est leur capacité d’introspection et leur capacité à être honnête avec eux-mêmes sur les réelles causes de leurs échecs.

J’ai lu une histoire que j’aime bien. Un jeune cadre d’IBM ayant pris de mauvaises décisions qui coûtèrent plusieurs millions de dollars à l’entreprise, fut convoqué dans le bureau du PDG d’IBM. En entrant dans le bureau, le jeune cadre dit « je suppose qu’après mes erreurs, vous allez me licencier ». Le PDG d’IBM, qui était à l’époque Tom Watson Jr, aurait répondu : « Absolument pas ! Nous venons tout juste d’investir quelques millions pour ta formation ! »

Date de l’entretien : 19 novembre 2013

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